{"id":705,"date":"2014-05-28T08:12:33","date_gmt":"2014-05-28T07:12:33","guid":{"rendered":"http:\/\/hexagone2016.theatre-hexagone.net\/?page_id=705"},"modified":"2014-05-28T08:12:33","modified_gmt":"2014-05-28T07:12:33","slug":"traces","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/hexagonarts.eu\/hexagone-2016\/traces\/","title":{"rendered":"Traces"},"content":{"rendered":"
Par Christiane Dampne, <\/strong>Journaliste culturelle \u00c0 l’invitation de l\u2019Atelier Arts-Sciences, le dramaturge qu\u00e9b\u00e9cois Daniel Danis a butin\u00e9 dans de nombreux laboratoires du CEA, par courtes p\u00e9riodes et durant trois ans. Ses \u00e9changes f\u00e9conds avec diff\u00e9rents chercheurs ont nourri une premi\u00e8re \u00e9tape de cr\u00e9ation – Traces<\/em> – pr\u00e9sent\u00e9e du 10 au 12 octobre 2013 au sein de la yourte dans le cadre du salon Experimenta. Chacun s’est d\u00e9plac\u00e9 dans le territoire de l’autre pour cheminer ensemble. Un placotage[1] r\u00e9ussi, pour reprendre un terme cher \u00e0 l’artiste\u00a0!<\/p>\n Tout l’int\u00e9r\u00eat, mais aussi la difficult\u00e9 de cette r\u00e9sidence tient au fait de se situer hors du champ des nouvelles technologies, et par l\u00e0-m\u00eame de s’en affranchir. En effet, la performance artistique ne s’appuie pas sur un objet high-tech, mais proc\u00e8de d’une d\u00e9marche participative ouverte et de l’imaginaire po\u00e9tique de Daniel Danis.<\/p>\n Rencontre chaleureuse avec l\u2019homme du grand froid et deux scientifiques de l\u2019Inac – Christelle Gateau & Lionel Duband – tr\u00e8s investis dans cette aventure improbable…<\/p>\n Qui \u00eates-vous ?<\/strong><\/p>\n Lionel\u00a0Duband<\/strong> : \u00ab\u00a0Je me d\u00e9finirais davantage comme technologue que comme chercheur. Mon activit\u00e9 est centr\u00e9e sur les basses temp\u00e9ratures, avec comme domaine d\u2019application l’espace : la cryog\u00e9nie dans les satellites. Mon laboratoire se caract\u00e9rise par une recherche tr\u00e8s appliqu\u00e9e.<\/p>\n Christelle Gateau<\/strong>\u00a0: Je travaille dans le secteur de la recherche fondamentale et suis chimiste. Je \u00ab\u00a0designe\u00a0\u00bb, con\u00e7oit des mol\u00e9cules originales pour des applications d\u00e9di\u00e9es \u00e0 la sant\u00e9 : agents de contraste (sondes fluorescentes et\/ou magn\u00e9tiques) et d\u00e9corporants de m\u00e9taux toxiques.<\/p>\n Daniel Danis<\/strong>\u00a0: Je suis un auteur dramatique depuis plus de vingt ans et qui a ouvert ces pages d’\u00e9criture ces derni\u00e8res ann\u00e9es vers la sc\u00e8ne exp\u00e9rimentale. J’ai rencontr\u00e9 des technologues, danseurs, acteurs, musiciens dans une d\u00e9marche\u00a0introspective vers le po\u00e8me dramatique \u00e0 la sc\u00e8ne. Ma venue \u00e0 l\u2019Atelier Arts-Sciences est dans la lign\u00e9e de mes pr\u00e9occupations.<\/p>\n Racontez-nous votre premi\u00e8re rencontre avec Daniel Danis<\/strong><\/p>\n Lionel<\/strong>\u00a0: C’\u00e9tait lors de sa visite dans mon laboratoire. Nous lui avons montr\u00e9 diff\u00e9rents prototypes. L’un d\u2019eux, de forme parall\u00e9l\u00e9pip\u00e9dique, l’a beaucoup intrigu\u00e9\u00a0: il l’a vu comme un cercueil\u00a0! Nathalie Bri\u00e8re m\u2019a ensuite recontact\u00e9 pour me demander si j’\u00e9tais int\u00e9ress\u00e9 par une s\u00e9ance de cr\u00e9ativit\u00e9 collective avec lui. L’aventure a d\u00e9marr\u00e9 \u00e0 ce moment-l\u00e0.<\/p>\n Que s’est-il pass\u00e9 dans cette s\u00e9ance de cr\u00e9ativit\u00e9 ?<\/strong><\/p>\n Lionel<\/strong>\u00a0: Daniel est arriv\u00e9 avec un dessin – une forme g\u00e9om\u00e9trique avec une fl\u00e8che montante et descendante – sur lequel il nous a demand\u00e9 de nous exprimer en l’associant \u00e0 un mot tir\u00e9 au sort. Cela fusait de partout\u00a0! L\u2019id\u00e9e \u00e9tait ensuite de le relier \u00e0 notre m\u00e9tier et \u00e0 nos recherches. Nous avons aussi r\u00e9fl\u00e9chi ensemble \u00e0 sa performance en envisageant diff\u00e9rents supports dont par exemple des boussoles et des billes magn\u00e9tiques, avec l\u2019id\u00e9e de visualiser une trace de leurs passages\u2026<\/p>\n Et vous Christelle, quels souvenirs gardez-vous de sa visite dans votre laboratoire ?<\/strong><\/p>\n Christelle<\/strong> : Je lui ai montr\u00e9 des r\u00e9actions chimioluminescentes. Lorsque l\u2019on m\u00e9lange certaines mol\u00e9cules par exemple le luminol et le sang, on peut produire de la lumi\u00e8re. Daniel a \u00e9galement d\u00e9couvert les \u00ab\u00a0jardins chimiques\u00a0\u00bb avec des formes qui croissent de mani\u00e8re al\u00e9atoire gr\u00e2ce \u00e0 Yves Chenavier qui s\u2019est beaucoup impliqu\u00e9 dans le projet en r\u00e9alisant de nombreuses exp\u00e9riences et en essayant de synth\u00e9tiser les ferrofluides[2].<\/p>\n Ces manipulations \u00e9taient pour moi un pr\u00e9texte \u00e0 la rencontre, un support \u00e0 nos \u00e9changes et pour Daniel, une nourriture de la construction de son texte et de sa performance.<\/p>\n Quels ont \u00e9t\u00e9 vos \u00e9tonnements sur ce monde scientifique\u00a0?<\/strong><\/p>\n Daniel\u00a0<\/strong>: Votre mani\u00e8re de parler des objets, vos gestes, vos protocoles de manipulation, la n\u00e9cessit\u00e9 de pr\u00e9voir longtemps \u00e0 l’avance la commande des produits pour r\u00e9aliser les exp\u00e9riences, c’est-\u00e0-dire savoir anticiper avant de convoquer cette mati\u00e8re. C’est un temps diff\u00e9rent de celui du th\u00e9\u00e2tre o\u00f9 l’acteur peut improviser du jour au lendemain. C’est une autre mani\u00e8re aussi de penser toutes les interactions. J’ai remarqu\u00e9 que vous m\u00e9langez souvent le sec et le mouill\u00e9 et \u00e7a fait du liant. Et le liant c’est le d\u00e9but de la po\u00e9sie, c’est le moment o\u00f9 les hommes ont pu imaginer qu’on pouvait lier deux choses ensemble pour fabriquer quelque chose d’autre qui ouvre vers un autre champ.<\/p>\n Pourquoi vous \u00eates-vous engag\u00e9s dans cette aventure ?<\/strong><\/p>\n Lionel<\/strong> : Je n’avais jamais particip\u00e9 \u00e0 une s\u00e9ance de cr\u00e9ativit\u00e9, c’\u00e9tait donc une occasion \u00e0 saisir. D’autre part je suis curieux de tout\u00a0! Enfin, j’aime apporter une petite touche artistique dans les objets que l’on con\u00e7oit. Mais c’est rarement possible car nous sommes contraints par des sp\u00e9cificit\u00e9s techniques et budg\u00e9taires, qui limitent les g\u00e9om\u00e9tries, les formes. Nous avons un cahier des charges tr\u00e8s pr\u00e9cis.<\/p>\n Christelle<\/strong> : Ces rencontres s’inscrivent dans un contexte o\u00f9, en recherche fondamentale, nous avons de moins en moins la place de la cr\u00e9ativit\u00e9 et devons aller de plus en plus vers la recherche appliqu\u00e9e. Retravailler la mati\u00e8re avec un artiste, sans id\u00e9e arr\u00eat\u00e9e et sans figures impos\u00e9es, permet d’\u00eatre davantage en observation, de retrouver un regard d’enfant curieux. Ce type de rencontre est donc essentiel\u00a0: c’est un jardin d’imaginaire et d’\u00e9tonnement qui manque \u00e0 la recherche actuelle.<\/p>\n \u00a0Et vous Daniel, pour quelles raisons avez-vous acquiesc\u00e9 \u00e0 la proposition de r\u00e9sidence d\u2019Antoine Conjard\u00a0?<\/strong><\/p>\n Daniel : L’endroit o\u00f9 je suis est absolument fascinant : je me sens privil\u00e9gi\u00e9 d’avoir acc\u00e8s aux laboratoires avec des mat\u00e9riaux incroyables. Quand \u00e7a s’ouvre, c’est comme la caverne d’Ali Baba\u00a0! Tu as la possibilit\u00e9 de chercher un truc que tu peux ramener dans ton monde comme si tu traversais un autre monde. En me positionnant dans un autre champ que celui du th\u00e9\u00e2tre, c’est vraiment pour aller chercher autre chose qui nomme notre exp\u00e9rience terrestre pour produire diff\u00e9remment de ce que j’ai fait par le pass\u00e9. Je suis sur un champ exploratoire que je d\u00e9sire fortement.<\/p>\n Dans les laboratoires, je me sentais comme un enfant observant des choses que je n’avais jamais vues, et m\u00eame pas imagin\u00e9es. J’\u00e9tais int\u00e9ress\u00e9 par tout et bombard\u00e9 par 1 milliard d\u2019objets, de techniques.<\/p>\n Par rapport \u00e0 cette avalanche d\u2019informations, n\u2019aviez-vous pas peur de vous perdre\u00a0?<\/strong><\/p>\n Daniel<\/strong>\u00a0: Le risque \u00e9tait pr\u00e9sent avec ce magma immense de connaissances tr\u00e8s pointues. Ce n\u2019est pas facile d\u2019entrer dans la science Mais ma curiosit\u00e9 de gamin en redemandait encore : as-tu autre chose dans ton tiroir \u00e0 me montrer ?<\/p>\n Ensuite se posait la question cruciale : Qu’est-ce que je vais faire avec \u00e7a ? Qu’est-ce que je vais raconter avec ces mati\u00e8res, ces univers diff\u00e9rents \u00e0 relier\u00a0? Chaque fois que j\u2019allais dans un d\u00e9partement, il y avait la construction d’une image potentielle. La difficult\u00e9 \u00e9tait de la connecter avec une autre image, de faire sens. J\u2019ai la digestion lente et je tourne autour avant de choisir.<\/p>\n Quelles ont \u00e9t\u00e9, au cours de ces trois ann\u00e9es de r\u00e9sidence, les autres rencontres marquantes pour vous\u00a0?<\/strong><\/p>\n Daniel<\/strong>\u00a0: L’astrophysicien Aur\u00e9lien Barrau du CNRS. Il est aussi philosophe et j’ai lu ses livres. Il m’a ouvert un chemin de connaissance. Je l’ai rencontr\u00e9 \u00e0 deux reprises et il m’a mis sur d’autres pistes de lecture extr\u00eamement int\u00e9ressantes. J’ai par ailleurs regard\u00e9 de nombreux documentaires sur la notion de la relativit\u00e9 qui ouvre \u00e0 la m\u00e9canique quantique.<\/p>\n Quelles nourritures Christelle, Lionel et Yves vous ont-ils apport\u00e9 ?<\/strong><\/p>\n Daniel<\/strong>\u00a0: Ce qu’ils apportent au champ de l’art n’est pas une technique. Ils sont comme un acteur \u00e0 part enti\u00e8re, comme une partition. Je ne vais pas chercher une technique pour faire parler mon spectacle, mais gr\u00e2ce \u00e0 cette rencontre, je peux faire parler quelque chose au centre de l’art.<\/p>\n D\u2019autre part ils m’ont fait d\u00e9couvrir des mati\u00e8res que je ne connaissais pas – des mati\u00e8res qui r\u00e9agissent – et des gestes. Je vous ai regard\u00e9 faire vos manipulations 3, 4 fois. A pr\u00e9sent je fais des gestes que je n’aurais jamais faits et c’est plaisant\u00a0! Au th\u00e9\u00e2tre, ce sont les techniciens qui sont charg\u00e9s des manipulations.<\/p>\n Ils m’ont donc aliment\u00e9. Lionel m’a aussi envoy\u00e9 de l’information, des images, des vid\u00e9os qui m\u2019ont habit\u00e9 pour devenir un mot, une phrase.<\/p>\n Lionel<\/strong>\u00a0: Pendant mes week-ends, j\u2019ai r\u00e9alis\u00e9 six petites vid\u00e9os. Chacune met en sc\u00e8ne une manipulation en gros plan avec une bande son. Un de ces films montre des ferrofluides d’un noir luisant dans du lave-glace d’un bleu intense. C’est un potentiel visuel fort et Daniel l’a repris au d\u00e9but de sa performance.<\/p>\n Comment avez-vous v\u00e9cu cette collaboration\u00a0?<\/strong><\/p>\n Lionel<\/strong> : Ce que j’ai trouv\u00e9 int\u00e9ressant dans la d\u00e9marche et en m\u00eame temps angoissant, c’\u00e9tait d’imaginer le projet ensemble. Int\u00e9ressant, car nous n’\u00e9tions pas des ex\u00e9cutants. Il ne nous a pas dit\u00a0: voil\u00e0 l’objet que j’aimerais. Si cela avait \u00e9t\u00e9 le cas, cela aurait relev\u00e9 pour nous seulement d\u2019un d\u00e9fi technique. Nous nous serions donn\u00e9 les moyens de le r\u00e9aliser et l\u2019utilisation de cet objet sur sc\u00e8ne lui incombait. Mais nous n’avons pas fonctionn\u00e9 ainsi.<\/p>\n Je me suis impliqu\u00e9 dans sa d\u00e9marche participative et me sentais donc une part de responsabilit\u00e9. Son approche et ses changements de cap m’ont parfois perturb\u00e9 avec les \u00e9ch\u00e9ances proches de la repr\u00e9sentation. J’avais peur que nous n\u2019ayons rien \u00e0 montrer car il y avait de nombreuses pistes ouvertes, mais rien de d\u00e9fini. On ne savait pas o\u00f9 on allait. Au d\u00e9part nous \u00e9tions partis sur des divinit\u00e9s \u00e9gyptiennes et ensuite cela a d\u00e9riv\u00e9. Cela partait tous azimuts\u00a0! C’est une d\u00e9marche de cr\u00e9ation floue, sans cadre pr\u00e9cis. Daniel n’a pas un imaginaire, il en a plusieurs\u00a0! Il r\u00eave beaucoup. Dans la mesure o\u00f9 il nous a associ\u00e9s \u00e0 sa d\u00e9marche, je me sentais coresponsable.<\/p>\n Christelle<\/strong> : Tu r\u00e9agis ainsi sans doute parce que tu es habitu\u00e9 \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 un cahier des charges tr\u00e8s pr\u00e9cis dans ton m\u00e9tier. En recherche fondamentale, c\u2019est diff\u00e9rent. Je ne suis pas technologue et suis davantage dans l\u2019exploration. Je n’\u00e9tais pas du tout inqui\u00e8te, bien au contraire, cette collaboration m\u2019a permis de cultiver mon imaginaire, d\u2019explorer de nouvelles voies cr\u00e9atives. Mais Yves avait le m\u00eame ressenti et les m\u00eames peurs que toi.<\/p>\n Daniel<\/strong> : Tu as raison Lionel, tu as une part de responsabilit\u00e9. En tant d’artisan scientifique allum\u00e9 par la cr\u00e9ativit\u00e9, tu as bricol\u00e9 avec un po\u00e8te qui a essay\u00e9 de donner du sens aux \u00e9l\u00e9ments. C’est cette richesse de la rencontre qui fait qu’on a le go\u00fbt d’aller plus loin.<\/p>\n Et de votre c\u00f4t\u00e9 Daniel, quelles r\u00e9actions des diff\u00e9rents scientifiques avez-vous per\u00e7ues\u00a0?<\/strong><\/p>\n Daniel<\/strong> : Quand on sortait du laboratoire, les scientifiques me disaient\u00a0: \u00ab\u00a0c’est comme tu veux\u00a0! \u00ab\u00a0, mais j’essayais de ne pas fermer, de laisser les possibilit\u00e9s ouvertes, de les relancer sur ma th\u00e9matique, de les inclure dans mon processus d’exploration. Cette position ouvre tellement que cela oblige tout le monde \u00e0 rentrer dans le processus de recherche de cr\u00e9ation et de se dire\u00a0: on peut utiliser ces mati\u00e8res, mais on a telle contrainte, et rebondir sur autre chose. Il fallait r\u00e9ussir \u00e0 trouver les bonnes r\u00e9ponses. Mais pour certains, la grande question \u00e9tait\u00a0: \u00ab\u00a0qu’est-ce que tu veux ?\u00a0\u00bb<\/p>\n Quelles manipulations exp\u00e9riment\u00e9es avec Christelle et Lionel avez-vous gard\u00e9 dans votre cr\u00e9ation\u00a0?<\/strong><\/p>\n Daniel<\/strong> : De nombreuses manipulations ne pouvaient pas \u00eatre r\u00e9utilisables dans le temps court de la repr\u00e9sentation et sont pass\u00e9s \u00e0 la moulinette\u00a0! En fait ce sont de toutes petites exp\u00e9riences que j’ai retenues, reproduisibles devant un public, comme un ricochet par rapport au projet de la trace.<\/p>\n On a trois traces de nos exp\u00e9riences\u00a0: la mienne, organique avec farine et compost\u00a0; la lumineuse avec l\u2019effet luminescent en \u00e9cho aux manipulations de Christelle et Yves\u00a0; la planante de Lionel avec ce bleu incroyable\u00a0!<\/p>\n Ce que j’ai fait sur sc\u00e8ne est la m\u00e9taphore de ce que nous avons v\u00e9cu, c’est-\u00e0-dire\u00a0: on cherche \u00e0 l’aveugle\u00a0: on est dans un chemin o\u00f9 nos corps et nos esprits sont mis en route dans une zone floue ou l’on d\u00e9pose des choses.<\/p>\n Pourriez-vous pr\u00e9ciser votre d\u00e9marche de cr\u00e9ation. Comment avez-vous proc\u00e9d\u00e9\u00a0?<\/strong><\/p>\n Daniel<\/strong> : Dans tous mes projets, je convoque au d\u00e9part de la mati\u00e8re. De la mati\u00e8re que j’ai r\u00eav\u00e9e ou qui me traverse comme image. Parmi toutes les possibilit\u00e9s de mati\u00e8res, il faut d\u00e9cider celle que l\u2019on va travailler. Cette mati\u00e8re apport\u00e9e est pour moi du vocabulaire. \u00c0 partir de ce choix, s’inscrivent alors des possibilit\u00e9s de connexion mentale\u00a0: c’est le champ de la po\u00e9sie. Mon r\u00f4le n’\u00e9tait pas de pr\u00e9senter ni d’expliquer ce que les scientifiques font, il fallait que ce soit significatif. D’o\u00f9 les trois pastilles au d\u00e9but de la performance. Les trois cercles des trois R\u00a0: R\u00e9el \u2013 R\u00eave \u2013 Revoir (imaginaire). Du r\u00e9el, j’avance du vocabulaire et de l’imaginaire, et je compose avec.<\/p>\n Quel est votre rapport aux nouvelles technologies ?<\/strong><\/p>\n Daniel<\/strong> : J’y suis venu pour pallier aux insuffisances de repr\u00e9sentation sur sc\u00e8ne par rapport au contenu des textes. Comme par exemple l\u2019impossibilit\u00e9 de voler. Le besoin donc de chercher ailleurs, au-del\u00e0 des accessoires et du d\u00e9cor. Je m’y suis int\u00e9ress\u00e9 il y a fort longtemps mais les technologues co\u00fbtent cher, trop pour ma compagnie. J’ai donc d\u00e9laiss\u00e9 les nouvelles technologies. Dans cette proposition, on est presque dans l’archa\u00efsme, m\u00eame s’il y a des connectiques \u00e9lectroniques dans la cam\u00e9ra.<\/p>\n \u00c0 la diff\u00e9rence d’autres artistes qui viennent commander une technologie au CEA, vous avez adopt\u00e9 une autre d\u00e9marche. <\/strong><\/p>\n Daniel\u00a0<\/strong>: Oui, l’endroit o\u00f9 l’on travaille se trouve en zone floue car il n’y a pas d’objets \u00e0 r\u00e9aliser. On est dans une zone de rencontre et d’approche mutuelle. Une zone ouverte dans laquelle une chose et son contraire peuvent advenir.<\/p>\n Je pars souvent avec des projets immenses, difficilement r\u00e9alisables. J’\u00e9tais int\u00e9ress\u00e9 par le cycle de la vie : naissance, croissance, pourriture, compost, et comment recomposer de la vitalit\u00e9 dans la pourriture. Mon id\u00e9e : garder une trace de ce qui a \u00e9t\u00e9 vivant et donc suspendre la putr\u00e9faction, la figer dans le temps, mais nos essais avec Art Nucl\u00e9art n’ont pas abouti.<\/p>\n J\u2019ai adopt\u00e9 le m\u00eame chemin de processus cr\u00e9atif qu\u2019auparavant. J’ai besoin d’embrasser large le sujet, de faire un grand cercle avant d’arriver \u00e0 cristalliser le texte, \u00e0 la diff\u00e9rence d’autres artistes qui partent d’un point pour \u00e9largir. Pour moi c’est l’inverse et je dois d\u00e9blayer plusieurs couches.<\/p>\n Je n’arrive pas \u00e0 vivre le r\u00e9el, \u00e0 le comprendre. C’est une zone floue pour moi. Je m’efforce d’\u00eatre dans la pr\u00e9gnance du r\u00e9el. Cette rencontre avec d’autres mati\u00e8res de faire m\u2019a oblig\u00e9 \u00e0 travailler l’imaginaire, \u00e0 mettre le cerveau au travail.<\/p>\n Christelle<\/strong> : j’ai le souvenir d’une discussion o\u00f9 j’avais l’impression d’entendre un scientifique parler de sa d\u00e9marche de recherche\u00a0: Daniel nous parlait de ses hypoth\u00e8ses, de son t\u00e2tonnement, de son contact avec la mati\u00e8re, de son avancement \u00e9tape par \u00e9tape. Cela r\u00e9sonnait fortement avec mon processus de recherche.<\/p>\n Chacun semble avoir fait un pas vers l’autre. Y aurait-il un territoire commun de la cr\u00e9ativit\u00e9\u00a0?<\/strong><\/p>\n Daniel\u00a0<\/strong>: Oui, tenter de comprendre et de reproduire leur manipulation : enfiler des gants et suivre un protocole pr\u00e9cis. De m\u00eame ils sont venus sur mon territoire quand je leur parlais d’histoire, de personnages, d’images, de ma r\u00e9ception subjective de leur mati\u00e8re et de leurs objets.<\/p>\n Christelle<\/strong> : C’est l’int\u00e9r\u00eat de cette d\u00e9marche ouverte qui laisse de nombreuses possibilit\u00e9s, \u00e0 la diff\u00e9rence d’une commande technologique qui peut enfermer avec ses contraintes. Mais pour aller plus loin, il faudrait davantage de temps que nos quelques demi-journ\u00e9es pass\u00e9es ensemble. Nous n’avons jamais pass\u00e9 une journ\u00e9e pleine, seulement quelques heures \u00e7\u00e0 et l\u00e0. Au total, c’est bien peu.<\/p>\n Daniel<\/strong> : Effectivement c’\u00e9tait tr\u00e8s stimulant mais aussi frustrant d’avoir si peu de temps ensemble : en totalit\u00e9, c’est \u00e0 peine cinq jours en laboratoire + 1 avec la s\u00e9ance de cr\u00e9ativit\u00e9. On a men\u00e9 plusieurs exp\u00e9riences et d\u00e9fini ce qu’on pouvait faire avec des essais \u00e0 r\u00e9aliser entre nos s\u00e9ances car j’\u00e9tais \u00e0 distance. C\u2019est complexe de faire une r\u00e9sidence \u00e0 distance. Si je comptabilise l\u2019ensemble du temps au CEA sur trois ans, cela repr\u00e9sente 20 jours.<\/p>\n Que recouvre pour vous le terme traces<\/em> \u2013 titre de votre performance\u00a0?<\/strong><\/p>\n Daniel<\/strong> : Ma plus grande angoisse en tant qu’artiste est de ne pas laisser de traces. Le mot renvoie ici aux strates d’exp\u00e9rience qui s’accumulent, qui nous donnent \u00e0 voir puis \u00e0 comprendre le monde.<\/p>\n Quelle est votre r\u00e9ception de la proposition artistique de Daniel\u00a0?<\/strong><\/p>\n Christelle<\/strong> : J’ai trouv\u00e9 plusieurs \u00e9chos aux discussions que nous avons eues au fil de nos rencontres. Pour moi c’est une invitation \u00e0 faire \u00e9voluer nos modes de pens\u00e9e et de comportements. C’est comme un germe pour cro\u00eetre vers autre chose. Une petite graine pour se recentrer sur soi, sans influence ext\u00e9rieure, pour renouer avec son \u00eatre profond et avec ses anc\u00eatres. J’ai \u00e9t\u00e9 \u00e9mue par son passage sur sa grand-m\u00e8re. C’est un texte intime avec beaucoup d’int\u00e9riorit\u00e9.<\/p>\n Lionel<\/strong>\u00a0: j’ai beaucoup aim\u00e9 la bande-son. C\u2019est un personnage \u00e0 part enti\u00e8re dans la performance. Par exemple l\u2019utilisation de sons gutturaux, de m\u00e9lop\u00e9es sourdes, \u00e9voquent pour moi les Inuits et le grand nord canadien.<\/p>\n Que vous a apport\u00e9 ce projet ?<\/strong><\/p>\n Lionel<\/strong> : C’est gratifiant de contribuer \u00e0 un projet artistique. Mais il y a aussi une frustration de n’avoir pas pu mettre en \u0153uvre certaines id\u00e9es. Par exemple l\u2019utilisation de glace dont le temps de fonte, trop long, n’\u00e9tait pas compatible avec le temps de la repr\u00e9sentation. Le personnage est passionnant, dr\u00f4le, chaleureux, et j’ai un faible pour l’accent qu\u00e9b\u00e9cois et ses expressions\u00a0!<\/p>\n Christelle<\/strong> : C’est tr\u00e8s nourrissant pour mon m\u00e9tier car cela me redonne un autre regard sur mes manipulations. Apr\u00e8s les \u00e9changes avec Daniel, je retournais au labo avec un sens d’observation plus aigu et une capacit\u00e9 d’\u00e9merveillement renouvel\u00e9e. Elle se perd dans la routine des manipulations que l’on fait depuis 10 ans. J’essaie au quotidien de retrouver mon regard d’enfant comme si je d\u00e9couvrais cette manipulation pour la premi\u00e8re fois. Je remercie Daniel pour cette exp\u00e9rience enrichissante et souhaite continuer mais sur une p\u00e9riode plus longue, non des spots de 3 heures diss\u00e9min\u00e9es. C’\u00e9tait une nourriture, une \u00e9nergie, une bouff\u00e9e d’oxyg\u00e8ne, une r\u00e9cr\u00e9ation et une recr\u00e9ation\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n Propos recueillis par Christiane Dampne<\/strong><\/p>\n [1] Mots qu\u00e9b\u00e9cois : Placotage\u00a0: Bavardage ; Placoter\u00a0: Bavarder.<\/p>\n [2] Un ferrofluide est un liquide magn\u00e9tique qui contient des nanoparticules de m\u00e9tal.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" Traces de mots entrecrois\u00e9s Par Christiane Dampne, Journaliste culturelle Presse nationale : Mouvement & Stradda Auteure de documentaires de cr\u00e9ation sonore \u00c0 l’invitation de l\u2019Atelier Arts-Sciences, le dramaturge qu\u00e9b\u00e9cois Daniel Danis a butin\u00e9 dans de nombreux laboratoires du CEA, par courtes p\u00e9riodes et durant trois ans. 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\nPresse nationale : Mouvement & Stradda
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