Le secret de famille dans Raoul Pêques et la vaisselle de sept ans

raoul_pecques©Vincent Cavaroc

Toujours autour du spectacle Raoul Pêques et la vaisselle de sept ans, un atelier sur les secrets de famille a été organisé le 5 février dernier à la Maison de retraite de Meylan avec la philosophe Marilyne Puissant. Un atelier pour lequel la philosophe a rédigé ce texte sur les secrets de famille :

LES SECRETS DE FAMILLE.

Le secret est cette vérité, cette réalité profonde que nous cachons à l’autre. Le secret présente donc une ambivalence, celui qui le détient est toujours entre la vérité et le mensonge. Il sait quelque chose qu’il veut ou doit cacher à l’autre et pour dissimuler cette vérité, il a recours au mensonge. Le secret, en général, a pour vertu de protéger l’espace privé des individus. Mentir, dans ce cadre, n’est dommageable à personne puisqu’il s’agit au fond de préserver son jardin secret.

Le secret de famille, quant à lui, a pour vocation de se transmettre. Contrairement au secret en général, le secret de famille est détenu par plusieurs personnes, un groupe d’initiés qui a la responsabilité de garder la vérité cachée et de la transmettre enfin aux membres de la famille tenus hors du cercle quand cela s’avère propice.[dans la pièce Raoul Pêques et la vaisselle de 7 ans, ce sont les parents qui cachent la vérité à un troisième membre de la famille, leur fils Raoul qui arrive à l’âge de raison, âge auquel l’enfant commence à pouvoir être introduit à certaines vérités]. Cette transmission peut être verbale ou non [toujours dans le cadre du spectacle, Raoul n’apprend pas la vérité directement de la bouche de ses parents, mais d’un fantôme habitant les restes dans la vaisselle sale, il s’agit là d’une allégorie représentant la transmission non verbale, les parents laissent malgré eux des indices du secret visibles et Raoul finit par parvenir à les interpréter et à percer à jour le secret de famille]. L’idée même qu’un secret de famille se transmette inéluctablement quelque soit son médium indique qu’il y a un désir profond que cette vérité cachée ne tombe pas dans l’oubli. Mais alors pourquoi construire un secret autour d’une vérité ?

Plusieurs raisons peuvent être invoquées : la honte, le désir de préserver son entourage, un événement traumatisant empêchant toute parole. Ce qui caractérise le secret de famille est qu’il ne s’agit pas d’un simple fait mais d’un événement qui peut produire des effets sur l’ensemble des membres de la famille (un décès, un grand-père collaborateur, l’inceste, l’infanticide, une naissance adultérine). Le secret de famille a une dimension historique dont l’héritage est inévitable. Héritages qui se transmettront de différentes manières (verbales ou non verbales) et qui auront des effets différents. Car ce sont bien ces effets qui sont redoutés et qui motivent celui qui détient la vérité à la cacher.

L’ambivalence du secret dans le cadre de la famille tient au fait que celui qui est initié à la vérité est à la fois reconnu comme digne de confiance mais a également la responsabilité de garder le secret. Dès lors qu’il connait la vérité, il doit la dissimuler. Le membre initié perd sa liberté en accédant à la vérité. Il doit se taire. Nous pouvons alors imaginer que cette situation est purement pathogène et pour celui qui détient le secret et pour celui à qui la vérité est cachée, bref à qui l’on ment. Le premier trompe, l’autre est trompé. [D’ailleurs dans le spectacle, dès que Raoul dit à ses parents qu’il connaît la vérité, la situation gangrénée, symbolisée par la pourriture dans la vaisselle sale, disparaît et donne lieu à une scène de libération émotionnelle]. Il semblerait que les familles soient prisonnières de leurs propres secrets. Marie Anaut, psychologue clinicienne, professeur des universités, contrebalance cette idée en expliquant que si les secrets de familles peuvent entrainer des conséquences pathogènes, ils peuvent aussi avoir des conséquences « protectrices pour les membres de la famille », notamment en stimulant parfois « la créativité chez certains individus ».

Mentir à l’autre, par souci de le protéger est-il justifiable sur le plan éthique ? A-t-on le droit de mentir à l’autre au nom de son bien être ? Peut-on juger de la capacité de l’autre à entendre la vérité ? Finalement quelle est la véritable motivation de celui qui détient le secret, la peur des conséquences, des désordres que les effets de la vérité divulguée génèrent ou le souci de l’autre ?

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Une réponse à Le secret de famille dans Raoul Pêques et la vaisselle de sept ans

  1. del yelmo dit :

    un beau moment que cet atelier philo. les résidents n’étaient pas tous d’accord sur le fait ou non de dévoiler les secrets de famille. question générationnelle certainement

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